Comment interpréter le leadership économique féminin à l’ère de la mondialisation et des cultures congolaises ? Dans quelles conditions, les femmes ont-elles commencé à entreprendre pour s’autodéterminer et impacter leurs communautés ?
Les Sisters ont tenu une conférence – atelier sur le sujet, le mardi 18 mars 2025, au centre culturel Andre Blouin, dans la commune de Ngaliema, à Kinshasa. Animé par Trésor KALONJI, formateur en leadership, les participants ont remonté la trame du temps, et analysé les différentes phases de l’évolution de la société congolaise de la période allant de la fin de la Deuxième Guerre mondiale jusqu’à l’an 2000.

Sur les trois générations s’étant succédé, l’évolution du rôle et de la place des femmes a été passée en revue, en partant des écoles ménagères, où l’on préparait la jeune fille aux compétences domestiques telles que la cuisine, la couture, l’entretien du foyer et l’éducation des enfants. Les femmes étaient formées pour être de bonnes épouses et mères, sans autonomie financière ni émancipation intellectuelle.
Avec l’indépendance, l’urbanisation et l’ouverture progressive de certaines professions aux femmes ont favorisé leur intégration dans l’administration publique et le commerce informel. Toutefois, le poids des traditions patriarcales limitait encore leur ascension sociale et professionnelle.
Après la Zairianisation (nationalisation forcée des entreprises privées étrangères), une crise économique secouera le pays au début des années 1980, transformant le paysage socio-économique. Face à l’effondrement des structures économiques formelles, de nombreuses femmes se sont tournées vers le commerce informel, devenant des figures incontournables de la subsistance familiale. C’est le début des « maman moziki », femmes commerçantes s’étant lancées dans la vente des pagnes, des bijoux et du transport de marchandises. Cependant, leur activité restait marquée par un manque de cadre réglementaire et de soutien institutionnel. Nombreuses n’ont ainsi pas su survivre à l’effondrement de l’économie après les pillages de 1991 et 1993.
L’ère de la digitalisation et de l’entrepreneuriat (2000-2020) a ouvert de nouvelles perspectives aux femmes congolaises. Une prise de conscience accrue du rôle des femmes dans la société a fait émerger une nouvelle génération de femmes entrepreneures, à la faveur de l’ouverture économique du pays. De plus en plus diplômées, elles se sont tournées vers des secteurs comme l’agro-industrie, la mode, les services ou encore le numérique.
Un chemin semé d’embûches
Mais l’accès des femmes à une éducation formelle devant leur ouvrir à des opportunités ne se passait pas sans embûches. Nelly Kabulo, Lauréate du Prix Castel 2024 de la Bracongo et Fonds d’Innovation Talents Pluriels de Cuso International, cette licenciée en Communication, a partagé avec l’assistance, son expérience et ses débuts difficiles dans l’agroalimentaire.
Cette passionnée de l’agroalimentaire a dû faire face à un environnement hostile, influencé par une perception traditionnelle des femmes limitées aux tâches domestiques. Des difficultés qui ne l’ont pas dissuadé à transformer son rêve, héritée du savoir-faire de sa mère qui lui transmit ses connaissances dans la transformation du soja et de la nutrition.
L’expérience de Nelly rejoint celle d’autres femmes qui, malgré les obstacles et les préjugés de l’époque, affublant les femmes riches à des personnes aux mœurs légères, une conséquence des « moziki », sororités regroupant les femmes commerçantes et au sein desquelles, elles se livraient à des beuveries, de quoi alimenter une mauvaise réputation aux femmes entrepreneures qui sortent du lot.

Madame Nelly Kabulo prenant part à la conférence des SISTERS
Bien que les Moziki aient défrayé la chronique dans le Kinshasa des années 80, toutes les femmes commerçantes de l’époque n’ont pas sombré dans les excès. Pauline Mona Kayoko déploie dès 1986, un réseau de stations-service dans les grandes villes congolaises avec son Label (ML) pour Mona-Luxe. Aujourd’hui, son empire s’est étendu à des restaurants et supermarchés. D’autres noms ont pu s’imposer dans le commerce des vivres frais et le transport de marchandises comme Tshi Tsha Bene ou encore la styliste Bi-Omba.
Confronter la théorie à la réalité
Après les échanges, les participants ont sillonné les environs de la Commune de Ngaliema dans le but d’interroger les femmes commerçantes pour en savoir plus sur leurs besoins primordiaux, les valeurs auxquelles elles sont attachées, leurs modèles de réussite, ainsi que les obstacles et les défis qu’elles rencontrent au quotidien.

La génération actuelle (2000-2020) se distingue par une ambition plus affirmée et une volonté de rupture avec les normes antérieures, même si elle reste freinée par des inégalités structurelles. Les politiques publiques et les initiatives privées doivent être repensées pour favoriser l’accès des femmes aux financements, aux formations et aux réseaux de mentorat. Il est également crucial d’encourager une déconstruction des préjugés sociaux freinant leur ascension.
Si l’entrepreneuriat féminin en RDC fait face à des défis persistants, il se présente aussi comme un formidable vecteur de transformation sociale et économique. L’émergence de femmes entrepreneures influentes, la digitalisation des marchés et l’évolution des mentalités ouvrent des perspectives prometteuses pour le leadership féminin congolais.